Rencontre avec... David Doat

Comment les imaginaires façonnent nos relations aux technologies ?

application au cas du traçage numérique

David Doat, maître de conférences en philosophie à l'Université Catholique de Lille, titulaire de la Chaire Éthique, Technologie et Transhumanismes, s'intéresse ici à l’impact des imaginaires sociaux dans l’acceptation d'une technologie mais aussi aux conditions du recours aux imaginaires comme moyen politique de mobilisation dans la crise actuelle. Il souligne l'intérêt particulier d’un des imaginaires prégnants dans cette pandémie, l’imaginaire du soin, qui réinterroge notre éthique classique du numérique mais aussi nos modes de gouvernance des technologies.

Depuis le début de la crise liée à la Covid-19, les outils numériques d’aide au suivi de contacts ont entraîné bien des débats sociaux sur les limitations techniques de l’efficacité du traçage numérique et sur les inquiétudes qu'il soulève quant au respect des droits individuels. « Ces craintes sont alimentées par l’un des imaginaires techno-sociaux les plus prégnants dans notre expérience collective de la crise : l’imaginaire des sociétés de la surveillance et de 'Big Brother', qui imprègne nombre d'œuvres de science-fiction, comme le célèbre 1984 de George Orwell », relève le maître de conférences en philosophie David Doat. « Cet imaginaire se trouve également très impacté par les systèmes de contrôle mis en place par les régimes totalitaires ou les fichages systématiques de la population ou de minorités dans certains pays. Cela peut nous conduire à interpréter toute technologie de traçage comme susceptible de mettre en danger les valeurs fondamentales sur lesquelles se fondent notre éthique et notre droit du numérique », observe le titulaire de la Chaire Éthique, Technologie et Transhumanismes à l'Université de Lille.


Ces craintes ne sont pas sans fondement. Il existe de nombreux cas, concrets, où les citoyens n'ont pas été informés de l'usage de leurs données, en arrière-plan, par certaines entreprises, notamment le partage d'adresses privées, de numéros de téléphone ou de courriels. « Aujourd'hui, au niveau européen, le règlement général sur la protection des données (RGPD) oblige les entreprises à être transparentes sur l'usage des données de leurs clients », rassure David Doat.

La méfiance persiste toutefois, notamment vis-à-vis d'applications fonctionnant en back-office, à partir de nos données de géolocalisation, pour nous proposer, le plus souvent, des biens ou services à des fins commerciales. « Dans le contexte de la crise sanitaire, de nouvelles technologies de traçage ont été mises sur le marché. Mais l'imaginaire des sociétés de la surveillance risque de créer une méfiance systématique par rapport à ce genre de propositions, alors qu'on peut tout à fait envisager une voie médiane qui nous aide à lutter contre la propagation du coronavirus », assure David Doat.

La question des imaginaires doit absolument être prise au sérieux lorsqu'il s'agit d'appréhender les enjeux sociétaux. Car, s'il est fréquent d’opposer l’imagination à la raison, cette forme de classification binaire atteint vite certaines limites. En effet, ce que nous considérons comme réel est toujours déjà traversé de formes imaginaires.

Ainsi du domaine des sciences : pour cerner certaines dimensions du réel, nos connaissances les plus poussées ne peuvent se passer de modèles théoriques, ni de recourir à des idées abstraites telles une probabilité, une courbe statistique ou un nombre en mathématiques.

Il en va de même dans le champ social, institutionnel et politique. Dans The construction of social reality (1995), John Searle, un grand philosophe du langage et de l’esprit, s'interroge : « Comment expliquer qu’il puisse exister, dans un monde de champs de force et de particules physiques, dont certaines s’organisent en êtres vivants, des faits tels que des élections, de l’argent et des matchs de football ? » Searle soutient que la réponse est à chercher dans nos capacités cognitives de partager des intentions collectives, et d’accorder une existence symbolique à des objets que nous reconnaissons comme structurants dans notre existence sociale.


Quel lien cette réflexion entretient-elle avec nos relations aux technologies numériques dans la crise pandémique ? Elle permet d'abord de souligner que toute technologie est un objet social, dont l’invention et l’usage sont transis d’imaginaires. « Or, les imaginaires qui inspirent les concepteurs des technologies ne sont pas toujours en phase avec les imaginaires de la population à qui elles sont destinées », rappelle le professeur de philosophie. « Des situations d’inadéquation peuvent se produire. Je pense à la campagne publicitaire pour la 5G, lancée en plein premier confinement par l’opérateur belge de télécommunication Proximus, qui présentait la 5G comme une promesse de satisfaction quasi-immédiate des besoins de consommation et d’accroissement de la productivité. Loin d’apparaître comme un imaginaire désirable, la campagne, qui dépeignait une société à venir où tout serait automatisé, anticipé, mesuré et algorithmisé dans un univers entièrement urbanisé et sans référence au coût environnemental d’un tel avenir, apparut davantage comme l’expression d’un imaginaire conservateur (nourri d’aspirations des générations passées), dystopique et pseudo-futuriste. Ce sentiment de décalage est lié au fait que nous évoluons depuis quelques années à peine, voire seulement quelques mois, dans un contexte où les aspirations profondes des générations sont en trai nde changer, et où la question de l’impact social, environnemental et en matière de santé des nouvelles technologies, devient de plus en plus nécessaire à prendre en compte dans l’imagination de futurs souhaitables ».


Pour le spécialiste en éthique, les péripéties de ce lancement publicitaire de campagne 5G en Belgique sont exemplaires, concernant l’acceptabilité sociale des technologies. « Un jugement technocratique classique tend à considérer les imaginaires sociaux comme fantaisistes. Cela se révèle une erreur de discernement. Car lorsque des doutes émergent à l'encontre d'une technologie, celle-ci peut vite devenir un repoussoir idéal. Pour éviter que l'illisibilité des procédures de contrôle conduise une partie du public à associer ces technologies au totalitarisme, leur imposer des limites et un cadre démocratiquement sécurisant est absolument nécessaire », prévient David Doat.

Il existe déjà, dans le monde, des procédures de contrôle public de ces applications. Face à la pandémie, de nombreux pays démocratiques ont mis en place un protocole décentralisé qui préserve l'anonymat et limite l'usage des données collectées. « Avec le dispositif belge Coronalert, par exemple, les informations sont conservées dans les smartphones et il n'y a échange anonymisé de données que par bluetooth, sans géolocalisation, explique l'universitaire. D’autres mesures de sécurité et de protection des données personnelles et de la vie privée des usagers ont été rigoureusement mises en place, auxquelles l’application a dû délivrer des garanties de conformité. Il est donc tout à fait possible de veiller à ce que les entreprises collectent vraiment des informations dans le souci du bien commun, sans objectif caché ».

Un problème persiste toutefois : les applications de traçage numérique font globalement un flop aujourd'hui en termes d'adhérence de la population à l'offre technologique et donc en termes de résultats, en raison de leur faible niveau de téléchargement.


Comment pallier ces déboires? Peut-être en associant un autre imaginaire aux technologies de traçage numérique. Dans l'imaginaire du soin, la notion de surveillance n’est pas d’emblée considérée comme « menaçante », mais comme un moyen de prévention contre certains risques. Surveiller s’inscrit d’ailleurs originellement dans la sémantique du soin : « Étymologiquement, surveiller signifie veiller sur, protéger, mettre à l’abri du danger. Sur le plan politique, la surveillance dans la sémantique du soin constitue un moyen légitime d’assurer l’ordre public et un devoir confié dès ses origines à l’État de droit », rappelle le maître de conférences.


« Face à une situation donnée, tous les imaginaires en présence ne se valent pas », estime David Doat. « Si l’imaginaire de la guerre fonctionne comme une idéologie conservatrice et conduit à considérer la technologie comme une arme, l’imaginaire du soin opère au contraire comme une utopie-projet, qui reconnaît avant tout dans la crise pandémique un problème de santé publique qui appelle des modes d’organisation collective ainsi que des modalités de gouvernance, de partage d’information et d’usage des technologies. »

Pour David Doat, l'imaginaire du soin apparaît comme le plus adéquat à la réalité du défi historique auquel nous sommes confrontés, et la crise pandémique semble rebattre certaines cartes dans la façon dont nous avions pris habitude, en Occident, de nommer et pondérer les risques juridico-éthiques des technologies numériques. « Si une technologie de traçage des contacts peut contribuer, parmi un ensemble plus large de solutions conjointes (sociales, politiques, organisationnelles, en matière de prévention et de gestes barrières, etc.), à sauver de nombreuses vies, à réduire une quantité non-négligeable de souffrance, et à préserver la liberté de mouvement du plus grand nombre (par exemple en repoussant la perspective d’un nouveau confinement général), ne devrions-nous pas privilégier le bien commun ? », s'interroge David Doat.

Une politique du soin appelle à davantage de transversalité et d’horizontalité dans le partage d’information, ainsi qu’à l’émergence de formes de gouvernances des technologies incluant  toutes les parties prenantes. Les exemples donnés par plusieurs pays asiatiques, comme Taïwan et la Corée du Sud, peuvent, bien que dans une certaine mesure, nous inspirer car ils émanent de régimes démocratiques avec lesquels nous entretenons une certaine familiarité politique. « Face à la pandémie, les dispositifs numériques mis en place contre la propagation de la covid-19 ont été pleinement intégrés à des communautés de soin. Le corps des soignants et les responsables locaux ont travaillé ensemble, dans le cadre de leurs compétences. Le recours aux applications a mieux fonctionné, car elles ont été mieux intégrées et maillées avec un ensemble d’autres solutions », constate le chercheur. Ceci dit, une part de la réussite des applications taïwanaises ou sud-coréennes est aussi liée au fait qu’elles ont été autorisées à employer des données de géolocalisation précises pour suivre les individus et leur indiquer des consignes à suivre, ce qui constitue un point particulièrement sensible en Occident et en Europe, ayant trait au respect de la vie privée, et n’est bien sûr pas sans risques de dérives possibles.


En juin 2020, l'OMS a publié un référentiel éthique avec des recommandations en vue de garantir un bon usage et une acceptation sociale légitime des technologies de traçage, dans le respect des principes et droits fondamentaux des sociétés démocratiques. Une des suggestions était de constituer des organes de contrôle composés de représentants de la société civile. Ceux-ci auraient pour fonction d'évaluer l'adéquation de la solution technologique proposée avec des principes fondamentaux auxquels tiennent les citoyens, et pourraient accéder à toutes les étapes du traitement des données, jusqu'à leur interprétation. « Les experts et représentants d'associations y siégeant pourraient ainsi vérifier et, le cas échéant, attester qu'une application est vraiment respectueuse des droits des citoyens », note David Doat, qui entrevoit une piste supplémentaire à explorer : « On pourrait aussi envisager que les entreprises entretiennent en permanence un dialogue plus direct et plus facilité qu’il ne l’est aujourd’hui, avec les usagers de leurs applications de traçage, en facilitant la remontée de questions et d'observations de ces derniers, et en garantissant une transparence et une clarté dans les réponses apportées ».


Pour conclure, le professeur de philosophie laisse ouvert le champ des possibles. « Entre les deux excès d’un système liberticide et collectiviste de data sharing à la chinoise dont nous ne voulons absolument pas et une éthique du numérique d’avant la crise pandémique, l’Occident pourrait saisir l’opportunité présente pour s’engager en matière d’éthique et de gouvernance des technologies numériques, dans une voie moyenne qui doit être encore largement imaginée. »