Les NFTs: Engouement spéculatif ou révolution ?

Avec la participation de Hubert de Vauplane, avocat, il dirige l'équipe FinTech de Kramer Levin LLP (Paris) et est spécialiste des sujets tels que le numérique, la blockchain et les cryptos, et David Chreng-Messembourg, Associé-fondateur du fonds de venture capital LeadBlock Partners, spécialisé dans la technologie blockchain et les actifs digitaux

Lexique :

Jeton numérique ou token : actif numérique émis et échangeable sur une blockchain


Blockchain : Technologie de stockage et de transmission de l’information, transparente et décentralisée, qui permet de valider et sécuriser n’importe quel échange de données. La blockchain permet aux détenteurs de NFTs de pouvoir inscrire sur un registre numérique partagé la preuve de la propriété d’un actif ainsi que toutes les informations associés à cet actif (auteur, type, prix, etc…)


NFT : jeton non fongible. Fongible désigne un élément pouvant être remplacé par des éléments de même nature, de même qualité et de même quantité. Une pièce de deux euros est par exemple fongible car on peut l’échanger contre une autre pièce de deux euros. A l’inverse, une parcelle de terrain ou une sculpture sont non fongibles car ils ont des caractéristiques différentes. L’intérêt des NFTs vient du fait qu’ils permettent d’associer un actif non fongible (une musique, une image, une œuvre d’art) à un jeton numérique. Ce jeton numérique représente la propriété sur l’actif dont l’authenticité est garantie par la blockchain.



Les NFTs sont donc considérés comme une avancée technologique majeure car ils permettraient à tout utilisateur de devenir propriétaire de créations digitales. Ce certificat numérique va plus loin qu’un certificat physique car il est adossé à la blockchain. Un certificat physique peut être reconnu comme valide par ses éditeurs et par des professionnels compétents. Un certificat numérique sur la blockchain peut lui être consulté et vérifié par n’importe qui.

Les NFTs existent depuis 2014 et des projets artistiques basés sur cette technologie sont progressivement apparus comme CryptoPunk en 2017. Le fort engouement de 2021 provient de ventes aux enchères records de NFTs notamment poussées par la forte appréciation de la cryptomonnaie Ether qui sert de support à la blockchain Ethereum sur laquelle sont situés de nombreux NFTs. Ainsi l’oeuvre “Everyday : The First Five Thousand Days” de Beeple s’est vendue pour 69,3 millions de dollars et le CryptoPunk #7523 de Matt Hall et John Watkinson s’est vendu 11,8 millions de dollars 4 ans après sa création.


Se pose alors la question de savoir si l'explosion du marché des jetons non-fongibles vient d’un engouement spéculatif ou s’il marque une révolution dans le domaine des actifs digitaux et plus largement des technologies numériques ?
« D'un point de vue conceptuel, il n'existait pas vraiment de moyen automatisé pour s'assurer de l'authenticité d'un objet digital dans un écosystème décentralisé », remarque David Chreng, cofondateur de LeadBlock Partners, fonds de capital-risque spécialisé dans la technologie blockchain et les actifs digitaux.

« Si le NFT s'avère être un simple support pour écouter de la musique ou avoir accès à la représentation d'un tableau, il s'agit simplement d'une copie avec les droits limités attachés à cette copie, estime Hubert de Vauplane ,avocat expert des enjeux de la blockchain. En revanche, si le NFT vise une œuvre originale digitale, on se retrouve dans l'art numérique, ce qui constitue un réel changement ».


L'un des intérêts des NFTs est de mettre la création d'un jeton non fongible, - accompagné d'un sous-jacent tel qu' une image Jpeg ou un collectible - à disposition de toute personne possédant un minimum de connaissances. David Chreng se permet une analogie pour expliquer un des principaux attraits de cette technologie : « Aujourd'hui, si quelqu'un monte une société software et qu'elle fait faillite, le capital ne sera pas dans le domaine public. À moins de racheter les brevets et l'équipe, une personne qui voudrait poursuivre son œuvre devrait recommencer depuis le début. Le fonctionnement du Web 3, et notamment des NFTs, est différent : le code existant en open source, on peut faire un copier-coller de ce qui existe, recruter une équipe d'ingénieurs en informatique et l'améliorer. C'est ce fonctionnement qui pousse à une innovation aussi rapide et explique pourquoi on a vu autant de projets et d’avancées se matérialiser en quelques années ».


Vers une bulle spéculative ?

L'utilisation des NFTs a explosé en raison de plusieurs facteurs. D'abord, l'accessibilité à ces actifs digitaux. « Aujourd'hui, il suffit d'avoir un smartphone et une connexion internet, note David Chreng. De plus, avec n'importe quel montant virtuel en valeur nominale, que ce soit 5 ou 150 euros, on peut avoir accès à cette classe d'actifs ». Seconde raison : les systèmes décentralisés - incluant les blockchains – qu'on retrouve derrière ces actifs digitaux ont été rendus possible à une large échelle grâce à la réduction matérielle des coûts pour accéder à de la puissance informatique. « La pandémie a accentué le phénomène, en nous faisant basculer dans un environnement très digitalisé, poursuit David Chreng. Enfin, le web 3 a développé un sentiment communautaire : avoir accès à un actif unique nous donne accès à une communauté qui échange et défend cet actif sous-jacent. L'offre étant limitée et la demande en croissance, cela entraîne un effet d’inflation des prix de l’actif sous-jacent. »


Une bulle spéculative serait-elle en train de se former autour des NFTs ? C'est l'avis de Hubert de Vauplane, qui fait référence au cycle du hype : « Quand une technologie arrive, il y a une phase d'ascension très forte, suivie d'une phase de déception et ensuite, ou non, d'une phase d'adoption. Je pense que les NFTs passent par cette phase d'ascension car on y retrouve de très bons projets à côté de projets qui restent douteux. Mais cela devrait se calmer dès lors que les artistes passeront progressivement à l'émission de NFTs sur de réelles œuvres numériques et non sur des œuvres déjà existantes dans le monde physique. »


Il est important de comprendre que les NFTs n'obéissent pas à la même logique que les jetons fongibles. « La tokenisation, qui consiste à prendre un actif réel et à le représenter dans un jeton numérique, n'en est qu'au début de ses promesses, reconnaît Hubert de Vauplane. On la voit émerger dans le secteur de l'immobilier ou dans le monde financier, par exemple. Mais je ne vois pas comment des jetons uniques comme les NFT pourraient être utilisés dans le cadre d'activités purement financières où les actifs sont généralement fongibles afin de créer de la liquidité. »


Les NFTs, une innovation dans le domaine des royalties

Les NFTs sont ainsi privilégiés dans des domaines comme l'art ou le gaming. Pourquoi ? « Dans le monde artistique, il s'avère très difficile de mettre en place les royalties sur les ventes en secondaire, remarque David Chreng. Si un artiste vend une collection de dix peintures à dix acheteurs, l'artiste gagne sur une plus-value financière sur la vente en primaire mais mise également sur une prise de notoriété au fil du temps, avec un impact positif sur la valeur de l’œuvre initialement vendue, toujours en raison d'une offre figée et d'une demande en croissance. Cependant, une fois effectuée cette vente primaire, l'artiste a du mal à percevoir un pourcentage sur les ventes réalisées par la suite, en secondaire. Les NFTs permettent de mettre en place des règles associées à la vente ou au comportement de cet actif. Si en tant qu'artiste, j'émets ces dix mêmes œuvres d'art d'un point de vue digital, je peux incorporer une règle dans la ligne de code du NFT pour m'assurer que, sur chacune des ventes secondaires réalisées, je percevrai automatiquement un certain pourcentage. Pour moi, c'est là quelque chose de novateur. »


Concernant le gaming, David Chreng donne un exemple concret : « Quand j'ai arrêté de jouer à World of Warcraft, je ne pouvais pas faire grand-chose à part vendre mes identifiants. Aujourd'hui, un jeton non-fongible peut stocker toutes mes expériences de jeu. Je suis donc en capacité de pouvoir prêter ou vendre mon avatar, et de potentiellement capitaliser sur le temps et l’argent que j’aurai investi, au-delà du hobby. »


Dans la blockchain, « tout est question de confiance »

Mais comment garantir l'unicité et l'authenticité d'un NFT ? Hubert de Vauplane explique que, « selon le protocole blockchain que vous utilisez, vous aurez une certaine confiance dans le caractère unique du NFT mais aussi dans son émetteur, qui peut être l'artiste ou une plateforme réputée sérieuse. Or, dans certains NFT, on ne sait pas très bien quels droits sont transmis via le NFT. Est-ce que le NFT transfère la copie d'une œuvre originale ou est-ce qu’il  transfère une œuvre originale ? Là encore, tout est question de confiance, car il faut aller voir les droits qui ont été transférés au titre du NFT. »


Pour faire avancer ce cadre légal, la proposition d'associer les NFT à des smart contracts fait son chemin. « L'automatisation d'une action résultant de l'association de plusieurs critères remplis est une proposition intéressante, estime David Chreng. Elle permet aux artistes de fluidifier les entrées de capitaux à la suite de ventes primaires et secondaires, et d'éviter les frictions dans certains cas. Cependant, il est important de noter que les smart contracts ne représentent qu'un outil. Tout produit doit cibler un besoin de marché et se reposer sur les technologies les plus adéquates afin de répondre à ce besoin ».


Les smart contracts, des contrats comme les autres ?

Hubert de Vauplane s'interroge en tant que juriste : « Ces smart contracts sont-ils de simples traitements automatisés ou est-ce qu'ils créent des droits au sens contractuel du mot ? S'il s'agit de contrats, il faudrait regarder des questions juridiques de base telles que le consentement, la légalité, le droit applicable, la juridiction de compétences... Mais s'il ne s'agit pas de contrats au sens juridique - les smart contracts sont plutôt de simples instructions automatiques de traitement -, des questions de responsabilité vont se poser, créant des difficultés en cas de contentieux. Cette question renvoie au sujet plus général de l'industrie autour de la blockchain. Notamment concernant le traitement d'un problème non pas par des juges mais par des personnes ayant une réponse technique ».


Les questions juridiques sont d'autant plus complexes que la reconnaissance des jetons -fongibles et non-fongibles - varie d'une juridiction à l'autre. « Les Britanniques, qui ne veulent pas rater le train de la numérisation, développent actuellement un projet de cadre juridique spécifique autour des smart contracts, révèle l'avocat. Ils modernisent leur droit pour qu'au bout du compte, leur législation soit adoptée au niveau international. Le Royaume-Uni et les États-Unis, qui font traditionnellement du droit une arme commerciale, ont bien compris l'enjeu. En revanche, la France et l'Europe continentale, de manière générale, sont complètement absentes sur cette réflexion ». « Il faut faire avancer le cadre légal si on souhaite voir une plus grande adoption des actifs digitaux, incluant les NFTs par des institutions et entreprises », abonde David Chreng.


Modération des contenus sensibles

Les NFT soulèvent d'autres questions, notamment sur la modération des contenus haineux par exemple. «  Comme pour des objets de collection nazis, on ne peut pas interdire à quelqu'un de créer un NFT au contenu haineux mais on peut interdire sa commercialisation, faisant ainsi porter à son créateur  et à la personne qui diffuse le NFT la responsabilité pénale. Il faut alors pouvoir identifier l’auteur du NFT et la personne qui le commercialise. Mais si il s'agit d'un NFT totalement décentralisé sous format DeFi, cette identification risque d'être compliquée, estime Hubert de Vauplane ».

Des solutions existent toutefois, tempère David Chreng : « Un NFT (c'est à dire un « ERC-721 », standard pour la création d'un jeton digital non-fongible dans la blockchain Ethereum) doit inclure dans ses lignes de codes un lien vers un fichier stocké dans un serveur externe. Si l'on avait pour connaissance des NFTs à contenu sensible, il serait possible de couper la liaison entre le NFT et le serveur. »


Le « proof of stake » pour une moindre consommation énergétique

Enfin, cette technologie soulève une dernière question relative à la consommation énergétique. « Il est toutefois important de différencier les différents mécanismes de preuves cryptographiques, prévient David Chreng. Le 'proof of work' est le mécanisme le plus énergivore car il nécessite une importante puissance informatique (un hardware informatique très puissant) afin de sécuriser et valider chaque transaction. À travers ce mécanisme, chaque puissance informatique s'engage dans une course informatique afin de résoudre le plus rapidement un problème mathématique complexe. Celle qui résout l'équation le plus rapidement est récompensée en jetons digitaux ».  

Mais aujourd'hui, de nombreuses blockchains, dites compétitrices à la blockchain Bitcoin, reposent sur le 'proof of stake' afin de répondre à certaines problématiques, parmi lesquelles la consommation d'énergie et la scalabilité (nombre de transactions par seconde, ou encore les coûts par transaction). « Au lieu d'utiliser un réseau de hardware, cette base algorithmique permet aux détenteurs du token natif d'agir comme validateur au sein du réseau décentralisé. Ces nouveaux mécanismes de preuves cryptographiques sont une réponse, en phase d'évolution, aux questions de consommation énergétique », conclut David Chreng.


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